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vendredi 14 mai 2010

La Dame d'or (3 et fin)

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Bref, en ce début du mois de juillet, le bruit courait que la Dame d’or surgirait peut-être dans les environs de Saint Yrieix La Perche et Aurélien Despars était bien décidé à se l’approprier. Une intuition subite le conduisit à s’isoler des autres, à quitter le Lac d’Arfeuille pour se rendre au Chalard. Il descendit à un ruisseau bordé d’arbres, ôta ses bottes, entra dans l’eau malgré le froid et plongea sa batée avec une conviction que réfrénait un reste de rationalisme, comme si cette doctrine garantissait un semblant de dignité à défaut de provoquer l’enthousiasme et l’espoir sans lesquels on n’entreprendrait jamais rien. Aurélien laissa ses pensées dériver. Son regard devenu vague ne voyait ni le paysage ni le flot riant de l’onde. Seul le doux visage d’Héliodore se présentait à son esprit. Un poids inhabituel au creux de ses mains le ramena brutalement à la réalité. Il crut qu’il avait par mégarde pêché un poisson dans sa batée. Il souleva celle-ci hors de l’eau et se sentit défaillir : la Dame d’or y resplendissait.
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Le cœur battant, Aurélien saisit la pépite, jeta sa batée à côté du ruisseau et sortit de ce dernier pour s’asseoir sur l’herbe. Il tremblait d’émotion. Il sursauta soudain, car il avait froid et craignait qu’on le surprît. Il se releva prestement, se rechaussa et dissimula tant bien que mal la Dame d’or à l’intérieur de son blouson. Il remonta en hâte le chemin par lequel il était venu, grimpa dans sa voiture et démarra en trombe. Arrivé au domicile de ses parents, il prétexta un rhume pour s’enfermer dans sa chambre jusqu’au dîner. Une série d’éternuements ponctua son discours et confirma la nécessité d’une sieste. Aurélien ôta ses vêtements trempés, enfila un pyjama et s’allongea sur son lit pour contempler à loisir sa merveilleuse trouvaille qu’il avait déposée sur sa table de chevet. Un timide rayon de soleil perça la couche des nuages et, traversant les carreaux de la fenêtre, atteignit la pépite qui brilla aussitôt d’un éclat exceptionnel. La Dame d’or possédait une étrange apparence. D’un côté, elle évoquait une sculpture d’Arp et, sous un autre angle de vue, une figure de Matisse. La lumière instable de l’après-midi paraissait changer son aspect au rythme des éclaircies qui alternaient avec les averses. Aurélien se releva, ferma les volets et alluma une bougie qu’il plaça tout près de la pépite. Il l’observa, stupéfait : on aurait juré qu’elle dansait. Au bout d’un moment, à force de la fixer, il sentit ses paupières s’alourdir malgré lui et il sombra dans un profond sommeil entrecoupé de rêves.
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Le visage d’Héliodore lui apparut en songe mais une image angoissante se superposa aux traits de son amie. Une femme inconnue, entourée d’un halo scintillant, s’adressa à lui en ces termes :
« Je suis la Dame d’or. Je connais déjà tes secrets les plus intimes. Dès à présent, tu disposes de l’argent dont tu as besoin pour partir avec Héliodore en Écosse. Tout ce que vous entreprendrez au cours de l’été sera voué au succès. En échange, le dernier jour du mois d’août, tu devras répondre à ma question. Sinon, tu connaîtras un immense chagrin qui t’ôtera à jamais le goût de vivre. Tu as encore le choix de refuser ma proposition. Que décides-tu ?
— J’accepte ! Quelle est votre question ?
— D’où provient l’or véritable ? »
La lumière glacée qui émanait de l’apparition s’éteignit et Aurélien s’éveilla, en proie à un malaise diffus. Voulant regarder la pépite, il s’aperçut que celle-ci avait disparu. Il se rua hors de la chambre et interrogea ses parents qui bavardaient dans le salon. Ils avaient respecté son besoin de sommeil et à aucun moment ne l’avaient dérangé. Son air hagard prouvait son état fiévreux, il devrait consulter un médecin si… Aurélien les interrompit d’un geste et retourna dans sa chambre. Il n’était pas trop tard, il avait encore le temps de vérifier la situation de ses finances auprès de sa banque. Il téléphona à l’agence. Le directeur en personne lui confirma l’incroyable nouvelle : une charmante jeune femme blonde venait de déposer sur son compte une somme de dix mille euros. Aurélien retint un hurlement de joie.
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Dès lors, les événements s’enchaînèrent à une cadence rapide. Héliodore et Aurélien partirent ensemble et se dévoilèrent leurs sentiments respectifs. L’Écosse devint le théâtre d’une parfaite idylle. En outre, Malcolm Mac Graham, dévoré de remords, se montra ravi de retrouver sa fille et, désirant se faire pardonner son abandon, il offrit aux jeunes gens de rester le temps qu’ils souhaitaient à Dunmay Castle. Il semblait à Aurélien qu’il lui suffisait de formuler un vœu pour obtenir sa réalisation immédiate. Héliodore et lui vivaient au comble de la félicité. L’étudiant était si heureux que, vers la fin des vacances, il expliqua à Malcolm l’origine de sa chance. Lorsqu’il parla de la Dame d’or, Malcolm Mac Graham pâlit et entraîna Aurélien dans son bureau pour une discussion entre hommes. Là, il raconta comment la Dame d’or avait ruiné sa vie et quels pouvoirs maléfiques elle détenait. Tout avait commencé lorsque Kenneth Inverholm avait découvert la pépite qui brillait dans l’eau près de Goldstone Bridge. Kenneth, qui aimait Lady Mac Graham sans être payé de retour, avait supplié la fée gaélique de lui octroyer une immense fortune qui, pensait-il, lui permettrait de séduire Lady Mac Graham, de l’enlever et de la faire vivre dans un luxe tel qu’elle oublierait bien vite son mari. Mais, malgré les efforts du régisseur, la châtelaine restait indifférente. Elle ne le voyait pas plus que s’il était transparent. L’or qu’il avait amassé grâce à la pépite ne lui servait à rien. Lorsque le moment vint de répondre à la question de la fée, il resta sans voix. Alors, le jour suivant, le vent se leva et Lady Mac Graham mourut noyée au fond du Loch Abergarry. Éperdu de chagrin, Kenneth Inverholm se pendit peu après. Mais l’histoire ne s’arrêta pas là. En effet, quelques années plus tard, lui-même, Malcolm Mac Graham, découvrit la fameuse pépite à Goldstone Bridge. Il ne se méfia pas d’elle et, au lieu de la rejeter à l’eau, accepta son ignoble pacte, car il voulait impressionner la jeune photographe française dont il était amoureux. Il craignait qu’elle ne trouvât la vie trop austère à Dunmay Castle, il désirait lui offrir les fastes qui la retiendraient auprès de lui. Il n’avait su répondre à la question maudite. Sa femme décéda peu après, à la naissance d’Héliodore.
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Le passé allait-il se reproduire ? Pourquoi le sort s’acharnait-il ainsi contre lui ? Car, si Aurélien ne répondait pas convenablement à la Dame d’Or, l’innocente Héliodore mourrait. Accablé, l’étudiant réalisa avec horreur les conséquences de son imprudence. Il ne lui restait que trois jours pour trouver une solution. Il se précipita dans l’immense bibliothèque du château, consulta d’innombrables ouvrages où l’on parlait de l’énergie que dégageait l’explosion des étoiles, qui favorisait la création d’éléments lourds tels que l’or, ou encore des météorites qui auraient pu apporter l’or sur la Terre. Malgré la profusion de théories, d’informations historiques ou scientifiques, il pressentait qu’aucune de ces explications ne satisferait la Dame d’or. La dernière nuit du mois d’août, il s’endormit en proie à une angoisse extrême, mais il était résolu à échanger sa propre vie contre celle d’Héliodore.
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Dans son rêve, une lumière glaciale signala l’apparition de la Dame d’or. Elle posa sa question. Aurélien, affolé, s’apprêtait à engager des négociations maladroites. Il se concentra sur la pensée d’Héliodore et, soudain, découvrit la réponse qu’il cherchait. Il prononça la phrase qui déjouait les artifices de la mort :
« L’or véritable provient de l’amour. »
La Dame d’or disparut, entraînant avec elle tous les tourments qu’elle avait engendrés.
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Certains racontent qu’elle pourrait réapparaître auprès d’esprits cupides, mais je n’y crois pas. Et vous ?

mercredi 12 mai 2010

La Dame d'or (2)

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Aurélien Despars, secrètement amoureux d’Héliodore, s’était promis de lui offrir un jour le voyage qu’elle souhaitait. Mais, étudiant comme elle à la faculté de lettres de Limoges, il ne possédait presque rien. Les maigres économies des deux jeunes gens servaient à financer quelques sorties et ils avaient bien besoin, pour leurs frais ordinaires, de leur bourse d’études et de la modeste somme que leur octroyaient leurs familles respectives afin de leur assurer un minimum décent. Aurélien s’était mis en quête d’un travail et donnait des leçons particulières à des lycéens qui avaient quelques lacunes à combler avant leurs examens. Cependant, l’augmentation relative de ses revenus ne suffisait encore pas à l’organisation d’un séjour de plusieurs semaines en Écosse.
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C’est pourquoi le jeune homme cherchait une autre solution. Il reprit espoir lorsqu’un de ses amis, celui-là même qui venait de lui parler au téléphone, l’avertit de la présence possible de la Dame d’or à Saint Yrieix La Perche. Aurélien Despars avait attendu toute l’année l’occasion de s’inscrire au championnat d’Europe d’orpaillage, événement qui réunissait des équipes internationales à la recherche des paillettes puis des pépites que les organisateurs de la manifestation avaient dissimulées dans les tas de sable qu’ils livraient à l’adresse fiévreuse des concurrents. Ceux-ci s’affrontaient lors d’une série d’épreuves dans une ambiance joyeuse où l’on rencontrait des personnages sympathiques pour lesquels la découverte de l’or représentait un prétexte au tourisme, un intérêt supplémentaire pour la géologie, l’histoire ou la poésie, une occasion de nouer des relations amicales. Chacun arrivait vêtu d’une tenue de style « western » : blue jeans, chemise à carreaux, chapeau d’aventurier de couleur kaki orné d’un ruban de cuir tressé à incrustation de coquillages ou d’épinglettes vieillies. De francs sourires animaient les visages détendus, arrondissaient les pommettes hâlées, modifiaient la courbe d’une paire de moustaches ou d’une longue barbe blanche digne de la ruée vers l’or. Les regards brillaient non de convoitise, mais du plaisir de participer ensemble à un rite amusant, un jeu auquel la concentration, l’adresse, la forme physique et surtout l’esprit d’équipe donnaient une saveur incomparable.
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Les compétitions avaient lieu principalement au Lac d’Arfeuille où quelques habitués avaient dressé d’immenses tipis plus confortables qu’on n’aurait pu l’imaginer, puisqu’un bon feu de bois brûlait à l’intérieur et qu’on pouvait se reposer sur des coussins ou des fourrures. Mais, au-delà de ce décor au charme folklorique, la pièce majeure de l’équipement de tout orpailleur était la batée. Il en existait de diverses sortes, chacun avait sa préférence et sa méthode. La batée traditionnelle, de forme conique, s’utilisait en imprimant un mouvement rotatif destiné à éliminer les éléments les plus légers pour découvrir, au centre, dans une langue de sable, les précieuses paillettes d’or. Les adeptes du « pan » américain agitaient cette cuvette à fond plat et large, d’abord d’un geste rapide de balancier vertical puis avec une rotation lente. On trouvait aussi la batée suédoise, plate, avec des gradins intérieurs. Un Italien acharné à remporter la victoire possédait sa propre batée, un instrument particulier à la pointe de la technologie moderne, réalisé à partir de matériaux composites étagés en gradins sur une hauteur de cinq centimètres seulement. Il réussissait, grâce à son invention, à se maintenir en tête du championnat.
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Aurélien Despars, lui, avait choisi de concourir à l’aide d’une simple batée traditionnelle. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de trouver la Dame d’or. Il s’agissait d’une énorme pépite de forme anthropomorphique, de plus d’un kilogramme. Contrairement aux autres pépites, la Dame d’or tenait sa réputation de sa constitution extraordinaire d’or presque pur. Elle valait environ dix mille euros à la Bourse de Paris. Aurélien Despars s’imaginait en possession de cette fortune qui lui permettrait de réaliser ses projets d’escapade en compagnie d’Héliodore. De nombreuses légendes circulaient parmi les orpailleurs au sujet de la Dame d’or, encore appelée « la fée gaélique », « la danseuse dorée », « le soleil gaulois » ou, plus prosaïquement, « la pépite géante ». Son origine remontait à l’époque des Celtes. On prétendait qu’elle avait été découverte pour la première fois en Irlande, retrouvée plus tard en Écosse, un légionnaire romain l’aurait ensuite emportée à travers l’Europe et en Afrique, jusqu’à ce que sa réapparition probable en Limousin au début du vingtième siècle alimentât les conversations secrètes des initiés. On la chercha dans les failles des aurières, dans les mines du Bourneix, de Champvert, de Cheni, de Douillac, de Lauriéras, de Nouzilléras… En vain ! On reparla d’elle en Écosse. Comment y était-elle revenue ? Impossible de le deviner ! Toutes les assertions qui concernaient la Dame d’or devaient être acceptées comme des postulats. Une logique ordinaire ne saurait convenir aux phénomènes qui appartiennent aux mystères du temps.
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On racontait aussi que la Dame d’or possédait un funeste pouvoir : elle accordait la fortune à celui qui la trouvait mais, s’il s’avérait incapable de répondre à la question qu’elle lui posait, une tragédie survenait dans l’année. On n’en savait pas davantage, mais les différentes versions relatives à la pépite géante concordaient sur ce point. Aurélien Despars se demandait comment un morceau d’or pouvait dialoguer. L’imagination humaine, avide de fantastique, avait dû forger cette histoire absurde dans le but de décourager d’hypothétiques chercheurs. Aurélien ignorait encore que la vérité est toujours beaucoup plus complexe qu’on ne le soupçonne.
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Pour Béatrice : "La Dame d'or"

Avant de revenir à Marsac, je vous propose un petit détour en Limousin, à Saint-Yrieix-la Perche, où j'avais assisté en juillet 2002 à un championnat d'orpaillage. Ma visite sur les lieux m'avait inspiré cette nouvelle que je vous livre aujourd'hui, en espérant qu'elle vous distraira. Je vous demande toute votre indulgence car il s'agit d'un de mes premiers textes, je ne l'ai pas retouché et il est assez maladroit. Comme cette histoire est un peu longue, je vais la publier en trois épisodes. Voici le premier :
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LA DAME D’OR
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Aurélien Despars reposa en tremblant l’écouteur du téléphone. La nouvelle qu’on venait de lui apprendre, si elle se vérifiait, pouvait bouleverser sa vie.
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Le jeune homme habitait à Saint Yrieix La Perche, en Haute-Vienne, une maison ancienne à colombages dans le centre historique, tout près de la collégiale aux tours crénelées qui, telle une forteresse, dominait de son imposante majesté l’ensemble de la ville. Le climat était parfois rude aux alentours : en ce mercredi trois juillet, un imperméable chaudement doublé était nécessaire pour affronter le vent et la pluie. La campagne arédienne que le jour gris voilait d’un rideau de fines gouttelettes portait les signes d’une humidité qui rafraîchissait encore un air déjà froid. Les vaches rousses se blottissaient les unes contre les autres dans les champs qui coloraient d’un camaïeu de verts le paysage mouillé, les fougères hautes sur les talus déroulaient leurs hampes et s’étalaient le long des routes bordées de châtaigniers aux feuilles luisantes, les maisons aux toits pentus de tuiles plates témoignaient de la présence abondante de la neige en hiver et les pommiers du Limousin, couverts de filets pour les préserver de la gourmandise des oiseaux, préparaient lentement leurs fruits que l’altitude parerait d’une appétissante joue rouge. Par endroits, des tas de troncs d’arbres coupés, soigneusement entassés, rappelaient le désastre de la tempête du millénaire. Cependant, malgré son austérité apparente, la région se révélait accueillante envers ceux qui s’y étaient installés, comme Héliodore Mac Graham, la meilleure amie d’Aurélien Despars.
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Héliodore Mac Graham, née d’un père écossais et d’une mère française, avait vu le jour dans la demeure ancestrale de Lord Mac Graham. Situé près du Loch Abergarry, Dunmay Castle surplombait une colline rocheuse que de vastes terres continuaient jusqu’au village de Kilmar Rock qu’une rivière aurifère traversait, d’où le nom de Goldstone Bridge attribué au pont qui l’enjambait. Aucun touriste n’avait jamais osé s’aventurer dans cette région pourtant magnifique, sauf une photographe qui recherchait l’éclat particulier d’une lumière à laquelle la masse mouvante des nuées, la vivacité de l’air et l’intensité des couleurs d’une nature presque irréelle à force de beauté donnait une pureté quasi divine. L’artiste avait poussé l’audace jusqu’à demander l’autorisation de prendre des clichés à l’intérieur de Dunmay Castle et même de réaliser un portrait en pied de Lord Mac Graham en compagnie de son fils Malcolm, unique héritier du domaine. Pour l’occasion, les châtelains revêtirent leur habit traditionnel, dont le kilt était réalisé dans un tartan à la fière géométrie de lignes rouges et jaunes entrecroisées de vert et de bleu. Lord Mac Graham s’était volontiers prêté au jeu, plus désireux de se lier d’amitié avec une Française bavarde et entreprenante dont les manières polies mais extravagantes l’amusaient énormément, que de poser pour la postérité. Le vieil homme encourageait les discours de son invitée d’un sourire qui illuminait son visage à peine marqué malgré les ans. Sa dignité naturelle, sa gentillesse, le goût de l’étude semblaient avoir effacé les rides qui, d’habitude, sillonnent une peau de soixante-quinze ans. Aucune flétrissure ne ternissait l’éclat de son regard empreint de bienveillance et d’un brin d’espièglerie qui ajoutait au charme de sa présence.
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Malcolm Mac Graham ressemblait à son père, mais avec parfois, dans son regard, une ombre de tristesse que ne parvenait pas à dissimuler la courtoisie de ses manières. Il n’avait jamais oublié la mort de sa mère alors qu’il était adolescent. Un jour de la fin du mois d’octobre, Lady Mac Graham dirigeait sa barque sur le Loch Abergarry, comme elle aimait à le faire chaque fois qu’elle ressentait le besoin de s’isoler. Un vent d’une violence extrême, inhabituel et inexplicable dans cette contrée, avait soulevé la surface du lac et fait chavirer la frêle embarcation dont la passagère s’était noyée. La tempête calmée, on avait recherché en vain le corps de Lady Mac Graham. On chuchotait à Kilmar Rock qu’une justice transitoire avait frappé la jeune et belle châtelaine, car on la soupçonnait d’avoir accordé ses faveurs au fringant régisseur chargé de l’entretien du domaine, Kenneth Inverholm. Peu importait aux villageois que cette rumeur fût fondée ou non. Les commentaires allaient bon train. Ils meublaient ainsi une vie que beaucoup trouvaient trop rude et monotone. Le bruit s’était amplifié lorsqu’on avait découvert, quelques jours plus tard, le cadavre de Kenneth Inverholm pendu à un arbre au bord du Loch. Ces morts successives ne constituèrent pas le seul événement de la tragédie. En effet, chaque année à la même période, les imprudents qui sortaient entre minuit et l’aube pouvaient entendre des lamentations et apercevoir, éclairées de la lueur blafarde de la lune, Lady Mac Graham sur sa barque et, sur le rivage, une forme humaine qui ressemblait à s’y méprendre au défunt Kenneth Inverholm. Était-ce seulement le cortège des voiles de brume et des ombres de la nuit au-dessus de l’eau qui s’accordait au souffle du vent dans les branches et aux effets d’un bon whisky ou s’agissait-il vraiment des fantômes des deux amants supposés ? Nul n’aurait su le dire. Mais la légende perdurait en dépit du mépris que Lord Mac Graham affichait pour toute cette histoire. Le décès de son épouse l’avait bien trop affecté pour qu’il acceptât de prêter l’oreille aux sous-entendus sournois des âmes malveillantes de Kilmar Rock. Il finit par ne plus quitter Dunmay Castle, sinon pour se rendre à Édimbourg. Il délégua la responsabilité du domaine à son fils Malcolm dès que celui-ci fut en âge de l’assumer.
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Malcolm avait beaucoup souffert de la disparition de sa mère. La présence féminine de la photographe française dispersa pour un temps les ombres de son ressentiment envers une existence qui s’était révélée si ingrate envers lui. Mais les revanches qu’on prend sur le passé restent teintées d’amertume. Malcolm épousa assez vite la jeune artiste qui, hélas, mourut à la naissance d’Héliodore. Fou de douleur, le châtelain refusa de s’occuper de l’enfant que, dans son égarement, il rendait responsable du décès de sa femme. Il accompagna Héliodore lors d’un unique voyage en France pour la confier à des parents adoptifs. C’est ainsi qu’Héliodore Mac Graham fut élevée au Chalard, un village médiéval situé à six kilomètres environ de Saint Yrieix La Perche. En grandissant, Héliodore devint l’amie d’Aurélien Despars. Elle lui confia son désir de découvrir l’Écosse et de connaître ce passé qui, bien que l’ayant rejetée, l’intriguait. Elle ne possédait aucune photographie de sa mère. Les seuls souvenirs qui auraient pu l’aider à tisser le fil de son histoire personnelle se trouvaient à Dunmay Castle et au bord du Loch Abergarry. Elle rêvait de s’y rendre et, en même temps, redoutait ce périple, car il est toujours plus difficile d’affronter ses propres chimères que la réalité.