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dimanche 7 mars 2010

De l'art contemporain au château de Rochechouart

Le musée d’art contemporain du château de Rochechouart en Limousin présente jusqu’au 15 juin 2010 une exposition d’œuvres de Gustav Metzger intitulée « Décennies 1959-2009 ».

Né à Nuremberg en 1926, Gustav Metzger dut fuir les persécutions du régime nazi en 1939 et sa famille fut déportée. Il vit aujourd’hui à Londres. Son enfance détruite marque son œuvre, même lorsqu’il travaille à partir d’événements actuels. Il organise l’ensemble de cette œuvre autour de trois axes majeurs : la création plastique, les recherches historiques et la réflexion théorique.

Au premier étage du château, on peut découvrir « Kill that car », une installation constituée d’une voiture cabossée, de débris de verre et de plastique, d’une photo rappelant une manifestation londonienne, d’affiches publicitaires vantant une prime à la casse, de la voix d’un enfant qui reprend par intermittences le titre de l’œuvre.

Dès les années 50, Gustav Metzger s’interroge sur la signification du rôle de l’artiste. En 1959, il écrit un manifeste dans lequel il préconise la création d’un art « autodestructif » (les œuvres ne devraient pas durer plus de vingt ans), public donc partagé, pour « les sociétés industrielles avancées ». Il joue sur le rapport de la dénonciation de la société qui crée les objets industriels et les détruit ensuite ; il lie des préoccupations environnementales avec l’histoire de l’art et les vanités.

Ainsi, dans « Kill that car », la voiture a été soumise à une destruction partielle violente, mais le fait de réagir contre l’encombrement des rues (« claim the streets », sujet de la manifestation anglaise) semble plutôt positif. Quant à la voiture, un glissement de la pensée permet de l’assimiler à la position de l’être humain dans une société où l’on donne parfois de l’argent pour jeter les objets.

Gustav Metzger, en 1970, a créé « Mobile », œuvre consécutive à une performance qui interpelle le spectateur selon différents niveaux de lecture. Une plante est enfermée dans un cube de verre percé d’un trou auquel est relié un tuyau par lequel on envoie les gaz d’échappement d’une voiture. La plante reste ensuite exposée dans le cube dont les parois portent les traces de la condensation des gaz.



Au deuxième étage, à l’intérieur de la tour, se trouve l’œuvre « Failing trees », qui présente des arbres renversés et pris dans un énorme bloc de ciment. L’artiste pose les questions du déracinement, du développement urbain, de l’urgence écologique et, sur un plan plastique, de la sculpture, du collage, de l’inversion.




Dans une autre salle, une pile de journaux est posée sur le coin d’un bureau. Des articles découpés sont fixés à un panneau d’affichage ; ils concernent trois sujets : la crise financière, l’extinction de l’espèce et la façon dont nous vivons. Les visiteurs peuvent s’asseoir au bureau, découper les articles qu’ils ont sélectionnés et les accrocher. Dans cette œuvre, Gustav Metzger met en avant le côté participatif, interactif, de l’art : le public peut effectuer ses propres recherches et il est amené à réagir au lieu de rester un spectateur passif. Cette œuvre a trait à la mémoire, l’archive, la consommation des images et aussi à l’histoire personnelle.

En 1961, Gustav Metzger écrit un nouveau manifeste en faveur d’un art « auto-créatif » dans lequel se répondent des mécanismes de fascination et de répulsion. Ainsi, par exemple, on peut dire que la science constitue un progrès, mais aussitôt il est nécessaire de se demander si c’est la seule voie possible. Dans cette perspective, le rôle de l’artiste reste à définir.



Dans une salle obscure, des projecteurs diffusent des images aux tons doux provenant de diapositives doubles dans lesquelles ont été insérés des cristaux liquides agissant sur les couleurs en les détruisant partiellement sous l’action de la chaleur. L’effet est psychédélique, très agréable à regarder. Cette recherche avait abouti à une application dans des spectacles de variétés des années 70.
Plus loin, des cartons de récupération sont assemblés en un volume intitulé « Been there, done that KS 2 ». Il s’agit d’un hommage à Kurt Schwitters. Ici, Gustav Metzger pose la question de l’avenir de l’art par rapport à l’essor de la société industrielle. L’art doit-il s’approprier cette dernière ou lutter contre elle ?

De 1977 à 1980, Gustav Metzger a instauré une « grève de l’art » afin d’amener les artistes à réfléchir sur leurs liens avec le marché de l’art.



L’œuvre que j’ai préférée est un film en noir et blanc de 1965 où l’on voit Gustav Metzger en train de brûler à l’acide une toile de nylon tendue devant le paysage. Ce dernier se découvre peu à peu dans les interstices créés par les brûlures. Des séquences enregistrées en gros plan montrent la détérioration progressive du tissu qui dégage des structures abstraites d’une grande beauté, pas entièrement maîtrisées par l’artiste. L’œuvre se situe à mi-chemin entre la destruction et la création ou plutôt Gustav Metzger utilise le processus de destruction pour créer. Seul le film reste, témoin de ce passage éphémère et infiniment émouvant.



Enfin, dans le grenier du château, des sortes de « photos impossibles » interrogent les visiteurs sur la modification du rapport de l’homme à la nature devenue « environnement », la mémoire et le présent, la force émotionnelle de l’événement. Gustav Metzger constate notre indifférence aux tragédies du monde dont nous consommons quotidiennement les images. Il présente des photos grand format de certains événements mais, pour les voir, le spectateur doit agir en rampant sous un tissu, par exemple. A d’autres photos, plus accessibles, Gustav Metzger a associé des éléments du réel (pierres, pneus …). Il s’agit de rendre à la photo une dimension concrète, une épaisseur, une force d’émotion par le biais de l’imaginaire, de la réflexion et du travail de la mémoire.

12 commentaires:

norma c a dit…

Un billet passionnant, qui pose des questions essentielles, parmi lesquelles : le rapport art/histoire, qu'elle soit celle du monde ou celle de l'auteur des oeuvres ; le rapport art/temporalité ; le rapport art/société de consommation ; et celui dont nous débattons depuis quelque temps, vous et moi : le rapport de l'artiste avec sa personnalité voire son inconscient.
Merci pour ce merveilleux article.
Norma

Anne a dit…

Merci à vous, Norma. J'ai été enthousiasmée par ces oeuvres et je suis heureuse que mon compte-rendu ait pu vous en donner une idée. Gustav Metzger ouvre des champs de réflexion essentiels, en effet, et il y a beaucoup à penser pendant mais aussi après la visite de l'exposition, car son oeuvre se prolonge en nous au-delà de la confrontation visuelle.
Anne

Les Idées Heureuses a dit…

« Il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire. Détruire c'est affirmer qu'on existe envers et contre tout. »
Niki de Saint Phalle

Anne a dit…

Voici une citation complexe qui donne à débattre. Il y a certainement une part de vérité, mais on peut se sentir exister d'une autre manière et, personnellement, je me sens plus en résonance avec l'ambivalence destruction-création telle que la conçoit Gustav Metzger. La discussion est ouverte, en tout cas. J'espère qu'elle va susciter de nombreux commentaires.
Anne

Evelyne a dit…

Comment sortir du cauchemar dans lequel il a vécu,sinon en créant puis en détruisant ce que son âme a déposé dans l'oeuvre.
Merci Anne pour cette découverte.
Belle semaine.

Anne a dit…

Belle semaine à vous aussi et à vos filles, Evelyne.

Les Idées Heureuses a dit…

Je pensais à cette citation quand vous décrivez l'artiste brulant la toile; pour Niki c'est au moment où elle traverse sa phase "Les Tirs" qu'elle l'écrit:elle accrochait des poches de tubes de peinture et tirait ou faisait tirer les visiteurs avec un fusil , les couleurs coulaient, dégoulinaient sur la toile et cela donnait une œuvre.
Vous connaissez le film où on la voit faire ces gestes? Elle emploie même un petit canon...

J'étais allée à l'exposition organisée par le Mamac à Nice accompagnée de la classe de clavecin pour illustrer un projet musical autour de "Méchant, méchant" et cette vidéo avait beaucoup marqué les élèves.
Heureusement après il y avait les Nanas bien rondes et colorées et les jolies lettres écrites avec mots sinueux décorés.
Niki à cette période avait besoin de détruire, son enfance avait été difficile aussi d'une autre manière, et d'exprimer sa violence rentrée lui a permis de s'exprimer par la suite et de trouver le langage qu'on lui connait, la rencontre de Tinguely lui a été aussi bénéfique.

Anonyme a dit…

Merci pour cet article.Je suis impatiente de visiter cette exposition avec toi.Tes commentaires vont me passionner.Bernadette

Marisol a dit…

Très intéressant exposé Anne vous nous mettez les œuvres dans leur contexte et leur questionnement et vous nous les rendez très lisibles. Si je conçois très bien cette vision de l'artiste contemporain qui s'interrogeant sur le monde nous interroge à notre tour, je perçois une douleur et un vertige dans ces œuvres qui sont pour moi trop violents. C'est comme si atterré par ce présent si oppressant l'artiste ne s'autorisait pas l'espoir si vital pour avancer.
Marisol

Anne a dit…

Merci, Martine, de replacer cette citation dans son contexte. Elle y prend un sens différent et gagne en cohérence lorsqu'on la rapporte à l'histoire personnelle de Nikki de Saint Phalle ainsi qu'à ses performances plastiques.

Merci à toi, Bernadette et à bientôt, donc, si la période te convient. Attention: le musée ferme le mardi.

Merci, Marisol. Vous exprimez votre sensibilité et vous ressentez les blessures de cet artiste. Il a su redonner un sens à sa vie grâce à l'art, un art engagé et ouvert et c'est un cheminement bouleversant et magnifique.
Anne

Minemine et coe a dit…

Anne, moi qui suis à des années lumiaires de l'art contemporain, j'ai lu avec intérêt cette chronique et surtout j'ai compris des choses qui m'échappaient. Gustav Metzger est un artiste engagé, c'est le moins qu'on puisse dire. Il provoque pour avoir une réaction de notre part.
J'ai aimé l'idée de l'installation de «la pile de journaux posée sur le coin d’un bureau» et surtout de la possibilité pour le visiteur de participer à l'installation. Ceci dit je ne partage pas l'avis du spectateur passif devant une oeuvre.C'est banaliser «le regard» sur une chose qui est rarement passif quand on regarde vraiment bien sûr.

Merci Anne pour ce texte intéressant et dérangeant.

Linda

Anne a dit…

Merci de votre commentaire, Linda. Si un spectateur ne regarde pas passivement une oeuvre, il est cependant confronté dans son quotidien à une multiplication des images et Gustav Metzger met cette question en évidence.
Bonne soirée!
Anne