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mardi 29 décembre 2009

Venise : art contemporain, verre et spiritualité (pour Linda)


Masuda Hiromi avait exposé à Venise, dans différents points de la ville, des bulles de verre plus ou moins bombées, colorées et transparentes dans le cloître de San Francesco della Vigna en 2003, opaques et semblables à du caoutchouc ou encore brillantes et réfléchissantes comme des miroirs déformés en aluminium, dans un endroit du centre ville en 2005 dont j’ai oublié le nom.

Plusieurs dimensions de son travail m’avaient enthousiasmée : l’esthétique, l’illusion, la tradition et la spiritualité.

L’esthétique se passe de commentaires. Il suffit d’imaginer le cloître et sa cour remplis de grosses bulles de verre coloré comme autant de pierres précieuses scintillant d’un éclat rond et doux sous le soleil. Le même apaisement des formes et de la matière présidait à la rondeur des bulles opaques qui appelaient le toucher ou réfléchissantes qui restituaient l’image déformée, à la fois brillante et adoucie, du réel.

En 2005, malgré l’écriteau « non toccare », comme il n’y avait personne lorsque je suis entrée, j’ai osé toucher une bulle opaque et j’ai alors constaté qu’il ne s’agissait pas de caoutchouc comme on pouvait le croire, mais de verre. L’illusion était parfaite et ce jeu avec la matière interrogeait sur notre rapport au réel. La gardienne du lieu arrivant, je suis montée à l’étage où j’ai pris une photo « à la sauvette ». C’est celle que je publie ici. La structure qui paraît composée de stalactites de tissu ou de cuir au-dessus des bulles est également en verre.

Masuda Hiromi a travaillé avec des maîtres verriers de Venise. Ses créations se sont inscrites dans la tradition de la fabrication du verre tout en en renouvelant des aspects. Je ne connais pas suffisamment la tradition japonaise pour en parler. Tout ce dont je peux témoigner, c’est qu’on ressentait une pureté, une paix, un goût de la perfection extraordinaires.

Enfin, en ce qui concerne la spiritualité, je préfère laisser parler Masuda Hiromi (je traduis quelques phrases écrites en anglais dans le catalogue que j’ai acheté à l’époque ; il faudra m’excuser pour l’approximation inévitable) :
« L’église… Quand j’ai entendu cela, j’ai immédiatement pensé au thème de la mort. Un conflit entre des nations, une querelle entre des personnes, des accidents inopinés : les gens se dirigeant d’une manière insensée vers leur fin.
Maintenant le monde est devenu sombre. Durant les onze dernières années, avec la mort de mon mari, j’ai dû faire face à la mort de quatre personnes proches de moi. Jouons un requiem avec le verre.
Mais, lorsque j’arrivai dans la cour du cloître, elle était lumineuse. Bien que ce fût un espace clos, je ressentis que je pouvais élever mon regard vers le ciel en questionnant et c’était comme si quelqu’un me souriait gentiment en retour depuis une lumière éclatante. La lamentation au sujet de celui qui meurt avant son heure et l’agonie de celui qui reste abandonné dans ce monde étaient libérées par ce sourire de tendresse.
Le temps vient où l’on comprend que l’âme des disparus et l’âme de ceux qui restent continuent à vivre ensemble. Les disparus caressent avec affection l’âme de ceux qui restent. Continuer de vivre, continuer de brûler avec éclat.
Que nous chantions ainsi une prière pour la vie avec le verre ! S’il vous plaît touchez-les, s’il vous plaît caressez-les.»

11 commentaires:

Marisol a dit…

Cette installation est somptueuse avec les jeux de la lumière cela devait être magique et élever l'esprit. Vos commentaires ajoutent de la profondeur à notre interprétation, merci Anne.
Marisol

Anne a dit…

Merci à vous, Marisol. J'ai beaucoup aimé les oeuvres de Matsuda Hiromi et je suis heureuse de vous faire partager mes impressions.
Anne

Minemine et coe a dit…

Merci Anne pour cette chronique sur Matsuda Hiromi. Comme vous le disiez si bien dans "À propos d'art contemporain" d'entendre l'artiste ou un critique ou historien d'art et j'ajouterai un amateur d'art, quelqu'un qui a apprécié comme vous ce qu'il a vu, aide à mieux saisir toutes les dimensions d'une oeuvre. Je vous suis reconnaissante.

Bonne journée.
Linda

Evelyne a dit…

Un très beau commentaire.
Je pense que la biographie de l'artiste est indispensable pour comprendre son oeuvre et être touché. Ce n'est pas que le visible mais aussi l'invisible qui importe. Je ressens souvent de la souffrance...et le côté universel de certaines oeuvres me rassure, je souffre aussi et la "beauté" soigne mon âme.
Merci pour vos commentaires.

Anne a dit…

Bonne journée à vous aussi, Linda.

"Ce n'est pas que le visible mais aussi l'invisible qui importe": merci, Evelyne, pour cette belle phrase.
Anne

beatrice De a dit…

Ouah, voici quelque chose de super intéressant !
Je n'ai eu qu'une fois l'occasion d'aller à la biennale et encore c'était par hasard ! J'étais là pour acheter mes perles de Venise.
Le type de l'entrée ne voulait pas me laisser entrer, il fallait une invitation pour le premier jour. Un Vénitien m'a prise sous son aile et je suis entrée, hélas sans appareil de photos. Un souvenir très sympa !
Bravo pour le commentaire, intéressant.
Béatrice de Lausanne.

beatrice De a dit…

Les japonais ont la perfection en eux. J'ai admiré les Japonaises travaillants sur les applications de leur patchwork au symposium à St, Marie aux Mines en Alsace. Plus tous les patch exposés au musée du textile à Mulhouse à cette occasion. Il y a plusieurs années.

Anne a dit…

Merci de vos commentaires, Béatrice. Votre expérience du Japon apporte un éclairage supplémentaire.
Anne

Jean a dit…

"...La lamentation au sujet de celui qui meurt avant son heure et l’agonie de celui qui reste abandonné dans ce monde étaient libérées par ce sourire de tendresse...."

L'ouverture du coeur , le sourire , la main tendue font des miracles tous les jours !

JMV a dit…

J'aime bien la façon dont vous parlez de cette artiste ou la façon dont l'oeuvre de cette artiste vous parle. J'aime encore plus la manière dont vous réagissez avec l'oeuvre, en ne respectant surtout pas le "non toccare" : certains matériaux, certains volumes, sont en effet parfois si beaux, si charnels qu'ils nous invitent à dépasser les cadres de la perception autorisés. Je suis comme vous Anne, je touche systématiquement toutes les oeuvres d'art contemporaines. J'aime encore plus la photo dérobée et c'est super que cette photo soit présente sur votre blog pour que nous puissions tous partager le plaisir que vous a procuré le travail de l'artiste. Je vais vous faire une confidence, je travaille dans un musée où il y a partout des inscriptions : "NO FLASH"... chaque fois que j'emprunte les couloirs du musée, je vois toujours des touristes prendre des photos avec flash. Il ne me viendrait à aucun moment l'idée de les tempêter! Ce qui me ravit au contraire, c'est qu'ils prennent des photos pour en conserver un souvenir... Ce serait qu'ils n'en prennent pas qui m'inquiéterait! Par ailleurs, je trouve que vous avez raison d'insister sur la part de tradition présente dans certaines oeuvres contemporaines, on ne le dit jamais assez, et Christian Boltanski, qui est un artiste contemporain pour lequel j'ai beaucoup d'admiration, se définit aussi comme un "artiste traditionnel". Enfin, dernière chose, j'étais présent à Venise en 2003 pour la biennale et je ne peux pas m'empêcher de ressentir un léger pincement au coeur en lisant votre billet car je n'ai pas vu l'installation de Matsuda Hiromi, alors que j'ai bien dû aller deux ou trois fois dans le cloître de San Francesco della Vigna! Vraiment c'est trop bête!!!

Anne a dit…

Merci, Jean-Michel, pour votre commentaire et votre ouverture d'esprit. Comme vous, j'apprécie Christian Boltanski et la poésie personnelle de ses oeuvres qui savent renvoyer du particulier à l'universel, parfois avec beaucoup d'humour.
Je vous prie de m'excuser si j'ai fait une erreur de date pour 2003. C'est tout à fait possible, car je n'ai acheté mon appareil photo numérique qu'en 2004 et j'ai alors daté les fichiers, ce que je ne faisais pas avec les photos argentiques. Cela n'enlève rien au travail de l'artiste. Mais vous avez raison d'exiger de la rigueur. Bonne journée!
Anne