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vendredi 8 mai 2009

Le marchand de couleurs

Même si j’ai quitté la Charente pour m’établir en Limousin, ma région d’origine, je continue dans certains domaines à m’approvisionner à Angoulême, ma blanche et douce Angoulême, la cité chère à Marguerite de Valois, soeur de François 1er, la ville aujourd’hui proclamée « capitale de la bande dessinée ». Je vais ainsi à intervalles irréguliers chez mon marchand de couleurs, pour plusieurs raisons, dont la plus importante est sans doute le lien de cordialité tissé au fil des années.
Je suis passée à son magasin mardi dernier vers dix-huit heures pour acheter des toiles que j’avais commandées à des mesures spéciales qu’il est le seul à pouvoir me fournir. Il connaît mon exigence pour les produits que j’utilise et lorsque ceux-ci, hélas, disparaissent du circuit de fabrication des grandes maisons, il essaie de trouver un article sinon équivalent, du moins intéressant et en accord avec ce qu’il sait de mes choix et de mon travail artistique. Il ose encore vendre des produits qu’il a lui-même testés et élus sur des critères de qualité, car il pratique quelques disciplines artistiques. Il tient compte des avis de chaque artiste qui fréquente sa boutique – je n’emploierai pas le terme de « client » impropre à décrire la relation de sympathie qu’il sait entretenir – et il s’efforce avec constance de lui rendre service. Son calme, la courtoisie de son accueil, permettent de discuter avec plaisir d’art et de technique, d’échanger des idées, des tours de main, dans une ambiance de convivialité.
La crise économique actuelle l’a peut-être atteint. Mais si tel est le cas il n’en laisse rein paraître car ses principes ne sont pas ceux des commerçants ordinaires. Son magasin, situé en plein coeur d’Angoulême, juste à côté du grand buste d’Hergé, possède une vitrine sage : il n’est besoin ni de couleurs criardes, ni du renfort et du vacarme d’une publicité agressive et débordante pour attirer. Une discrétion volontaire peut être l’expression de l’élégance.
Les habitués du lieu y pénètrent en poussant doucement la porte, par égard envers le chat qui se prélasse souvent au soleil derrière la vitrine. Mardi dernier, il dormait paisiblement lové au milieu des toiles, créant une scène attendrissante que la conversation ne troublait nullement. Le sommeil, absence de l’être qui rêve, est une présence d’une extraordinaire intensité pour ceux qui en sont les témoins.
Je pourrais parler de chaque étagère, de chaque recoin du magasin parfaitement ordonné qui s’étire en profondeur et comporte au premier étage une galerie d’exposition. Mais l’âme d’un endroit importe plus que les détails matériels, même si leur description minutieuse peut parfois contribuer à la révéler. La vidéo et le travail à partir d’images numérisées sont certes passionnants, mais rien ne remplacera jamais l’authenticité de la matière, la subtilité du pigment et tout ce qui l’accompagne. A ce titre, la boutique d’un marchand de couleurs est un repère important pour les artistes, un de ceux qu’il est nécessaire de préserver comme une des marques de civilité du monde.

7 commentaires:

norma c a dit…

Je n'ai pas de "marchand de couleur" à Marseille mais à Venise, calle "dele boteghe".
En revanche, j'avais, jusqu'à l'été dernier, un jeune encadreur très sympathique.
C'est lui qui a réalisé tous les encadrements de mes tableaux avant mon exposition d'octobre.
Nous avions aussi tissé des liens d'amitié.
Hélas, crise oblige, il a dû vendre son local, qui, maintenant, est devenu un garage...
Se pose donc à nouveau pour moi le problème des encadrements...
Norma

Minemine et coe a dit…

Cette visite nous a été décrite avec beaucoup de talent. C'est avec vous que nous sommes entré et avons visité cette boutique d'un marchand de couleur (beau métier et beau titre à porter) d'Angoulême comme si on y était.

Linda

Jigé a dit…

Salut amie française et merci du partage. C’est tout à fait par hasard, au gré de mes explorations des blogs, que je me suis retrouvé chez toi.

Bravo pour ton blog !J’aime toutes sortes de peintures/sculptures. Aussi: intéressant ta façon de dire les choses, dis donc. (Môa être plutôt philosophique).

NOTE. Mon blog parle de la connaissance de soi. Si le coeur t'en dit, tu es bienvenue.

Anne a dit…

Merci beaucoup, Linda, pour votre lecture attentive et votre aimable commentaire.
A bientôt sur votre blog.
Anne

Anne a dit…

Merci à Jigé pour son commentaire. Je vais aller voir son blog.
Anne

ginkgo a dit…

"l’âme d’un endroit importe plus que les détails matériels"...tout un monde de poésie...inénarable...les odeurs, les produits, les flacons, les pinceaux, les bocaux de pigments, l'odeur de la térébenthine etc etc etc ...je ne pourrais même pas écrire sur le sujet tant c'est fort en émotions ! je me rappellerais toujours quand mon mari m'a amenée chez Senelier à Paris un coup de foudre assuré !
dans le film de "Séraphine" j'y ai retrouvé toute cette poésie.
Que ces petites boutiques survivent encore longtemps au temps et aux empires commerciaux !

Anonyme a dit…

J'ai reconnu la boutique.Je regrette de ne pas y entrer plus souvent,hélas je ne sais pas dessiner.Mais je vais trouver une occasion pour visiter cette petite boutique et je serai plus attentive à ce marchand de couleurs.