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jeudi 16 avril 2009

Notes sur le Suminagashi (2)

Le vieux peintre souriait. Son visage plein de rides exprimait la douceur, la sérénité, la bienveillance. Je constatai avec surprise que son atelier baigné de lumière contenait peu d’objets : un bac rempli d’eau, un éventail, des feuilles de papier, quelques pots d’encre, un flacon de fiel de bœuf, un petit portique auquel étaient suspendus des pinceaux dont le manche de bambou retenait de longs poils de chèvre, un coffret de calligraphie, un sceau et de la pâte rouge. Près de la porte, des cartons à dessin recueillaient les œuvres du maître, lorsqu’elles avaient fini de sécher à plat sur le sol. Vêtu d’une ample tunique blanche sur un pantalon décoloré, chaussé de sandales, le vieil homme regardait le ciel à travers la grande baie vitrée qui laissait entrer la clarté naturelle du jour.
« Qui se soucie encore de la course des nuages ? » demanda-t-il d’une voix si faible que je l’entendis à peine.
Je ne savais que dire. Il ne semblait pas vraiment attendre de réponse. Le silence me séparait de lui mais des paroles maladroites m’auraient éloigné à jamais. Je n’osai le presser de questions, malgré mon avidité d’apprendre. Il ne se souciait guère de ma présence. Au bout d’un moment qui me parut une éternité, il quitta la fenêtre et se dirigea avec lenteur vers le divan. Il s’assit parmi les coussins en réprimant une grimace de douleur. Il respirait d’un souffle court et léger et devait se reposer après le moindre effort. Son corps le trahissait à chaque instant. Seul son regard brillait d’un éclat intense. Je risquai quelques mots, lui parlai de mes recherches personnelles et lui demandai ce qui pourrait me guider sur la bonne voie.
« Il faut tendre vers les sommets de l’exigence : ce qui est simple, joyeux et libre, me répondit-il sans hésiter.
— J’ai souvent l’impression de ne rien maîtriser, insistai-je. Les couleurs, les formes, tout m’échappe.
— A un certain stade du travail, reprit-il en souriant, c’est la peinture qui décide et qui conduit l’artiste dans la direction nécessaire. Il faut laisser vivre la peinture par elle-même et savoir, parfois, ne pas intervenir.
— C’est ce qui se passe avec le Suminagashi ? »
La conversation épuisait le vieil homme, mais il rassembla son souffle et termina notre entretien par ces paroles :
« Le Suminagashi ressemble à notre existence : par le désir d’observation et la finesse de l’attention, nous commençons à acquérir un semblant d’expérience grâce auquel nous parvenons à guider partiellement notre vie, comme l’encre voyage à la surface de l’eau, renouvelant sans cesse des motifs qui s’imbriquent les uns dans les autres au fur et à mesure de l’évolution du travail. L’exigence que nous montrons pour le choix du papier, la pureté de l’eau, l’intensité de la couleur, la précision du geste, la qualité du souffle ou la douceur de l’intention, influe aussi sur les tracés de la peinture. Il convient de lui laisser suivre son propre cours, qui dépend de la fraîcheur de l’air, de la fragilité de l’instant et surtout de l’impondérable, indispensable à la vérité de l’être comme à la beauté de l’œuvre. Ainsi nous acceptons avec sérénité de renoncer à la faiblesse de croire qu’il nous appartient de cristalliser les formes ou de diriger les événements. Nous choisissons de traverser la vie en recueillant les dons précieux qu’elle nous offre. Lorsque nous accompagnons d’un geste continu le déroulement du papier au contact de l’eau, nous saisissons un moment unique, nous retenons une structure du temps dont nous ignorons encore tout, puisque l’opacité de la feuille la dissimule à notre regard. Nous avons seulement tenté d’anticiper un mouvement inversé dont la complexité nous échappe. L’ultime décision n’est-elle pas la confiance ? »

9 commentaires:

norma c a dit…

Un très beau texte, Anne, très émouvant !
Norma

totirakapon a dit…

Mallarmé a écrit quelque part : "L'art a lieu par hasard".

norma c a dit…

Merci pour votre commentaire sur les rues de Venise.

Rendons justice à J., de Totirakapon, car le tableau, "Pozzo", est de lui.
Quant à moi, j'ai peint celui sur "Fondamente nove".
C'est un tableau que j'ai donné à une amie.

Je ne connais pas da Romano, nous comblerons cette lacune lors d'un prochain séjour à Venise !

Je suis moi aussi très sensible à votre bienveillante attention pour mon blog et à la qualité de vos commentaires.

Bonne soirée.

Norma

Jean a dit…

".....Ainsi nous acceptons avec sérénité de renoncer à la faiblesse de croire qu’il nous appartient de cristalliser les formes ou de diriger les événements. Nous choisissons de traverser la vie en recueillant les dons précieux qu’elle nous offre. Lorsque nous accompagnons d’un geste continu le déroulement du papier au contact de l’eau, nous saisissons un moment unique, nous retenons une structure du temps dont nous ignorons encore tout, puisque l’opacité de la feuille la dissimule à notre regard. Nous avons seulement tenté d’anticiper un mouvement inversé dont la complexité nous échappe. L’ultime décision n’est-elle pas la confiance ? »


L'essence du Christianisme , de l'Hindouisme , du Bouddhisme .....

Que cette simplicité , cette humilité sont difficiles à appliquer dans la vie !
Je vous souhaite un beau dimanche .

Anne a dit…

Merci pour votre commentaire, Jean. Je suis d'accord avec vous, c'est très difficile. On cherche à tendre vers ce but et c'est déjà beaucoup.
Anne

Jean a dit…

Après quelques mois je reviens sur cette page .

"..lui demandai ce qui pourrait me guider sur la bonne voie.
« Il faut tendre vers les sommets de l’exigence : ce qui est simple, joyeux et libre...."

"...— A un certain stade du travail, reprit-il en souriant, c’est la peinture qui décide et qui conduit l’artiste dans la direction nécessaire. Il faut laisser vivre la peinture par elle-même et savoir, parfois, ne pas intervenir....".

Ce n'est plus seulement une leçon de peinture , c'est un grand exemple de Zen ou de Yoga .
Oublier nos habitudes , nos concepts , redevenir comme les enfants , retrouver la vraie spontanéité .

Jean a dit…

"..."Rester debout", même la tête en bas....."

Ne soyez pas génée par votre remarque .
Au contraire , j'aurais dû expliciter davantage et écrire moi même ce que vous avez noté .

Oui , rester debout , même la tête en bas .
C'est dans l'adversité , dans l'épreuve que nous devons rester debout même si la tête est à l'envers .

Ce n'est pas incompatible avec :
"..."...— A un certain stade du travail, reprit-il en souriant, c’est la peinture qui décide et qui conduit l’artiste dans la direction nécessaire. Il faut laisser vivre la peinture par elle-même et savoir, parfois, ne pas intervenir....".

Accepter l'épreuve ,l'accueillir .
Porter notre Croix n'est pas une attitude passive .
Au contraire , c'est une affirmation , une victoire malgré l'effacement , dans l'humilité.
Le Christ n'a_t_il pas dit que le Royaume des Cieux appartiendrait aux humbles ?

Jean a dit…

Je continue sur cette page pour que la suite de ma réponse soit plus discrète au plus grand nombre .

Comme je l'ai déjà écrit , bien que fondamentalement Chrétien , ma démarche est surtout Hindouiste-Bouddhiste .
Or , dans cette recherche , il est absolument impérieux de lever , petit à petit , au fur et à mesure des années , les voiles qui nous empêchent de voir .
Ces voiles sont les jugements personnels nés eux mêmes de l'éducation , de la culture du pays où nous vivons , de l'époque où nous sommes , de notre histoire personnelle .
Une somme énorme de concepts ,de PRE-JUGES.

Plus on avance , plus on est conscient de cette difficulté à voir .
D'où mon insistance sur l'apparence .

Malgré la pluie , je vous souhaite une belle journée .

Et surtout , même si je suis maladroit dans mes formulations laissant croire que je suis véxé , soyez certaine que ce n'est pas le cas .

Jean a dit…

" ...On parle couramment de "voir au-delà des apparences"; voir dans l'apparence en quoi le particulier est un accès à l'universel, voilà qui m'intéresse bien davantage."

Nous sommes bien d'accord .
Mais , chercher à enlever les voiles de l'apparence pour voir la réalité ou voir dans l'apparence ce qui est universel, c'est la même chose .

Je ne peux m'avancer comme je le voudrais dans cette discussion car un des principes de base de l'Hindouisme-Bouddhisme est de n'affirmer que ce que l'on a expérimenté un grand nombre de fois et totalement .

Même si je fais des exercices depuis près de 30 années , mon expérience est limitée , je n'affirmerai que ce j'ai le droit d'affirmer .
Si je dépasse mes "autorisations ", je le préciserai .

Les exercices sont de deux ordres :
les premiers consitent à voir nos conditionnements .
Les seconds , par la méditation profonde , font découvrir une conscience neutre , immuable , imperturbable (dans les instants , pour moi , pour le moment , où je peux l'atteindre ), qui sert de référence .

La comparaison entre l'état habituel , où l'on est prisonnier de nos concepts, et l'état de conscience neutre , donne le courage de continuer les exercices jours après jours .

De cela , je peux en témoigner .

J'en arrive à votre désir de voir l'Universel dans l'apparence .
Je ne suis pas assez avancé pour témoigner moi même.
Par contre , si l'on lit ceux qui ont plus d'expérience ou si l'on fait confiance à notre logique , à notre raisonnement , après avoir un peu compris ce qu'est la réalité , il est clair que la distinction apparente entre l'apparence et la réalité n'est qu'un concept de plus à écarter dans un avenir que j'espère le plus proche possible .

Si Dieu est absolu , pour lui il ne peut exister de vraie frontière entre l'apparence ,la réalité et Lui .

Voir , comme vous le désirez, la Réalité dans la multiplicité de l'apparence est l'objectif de tous les moines Hindouistes ou Bouddhistes .
J'ai bien conscience d'utiliser un vocabulaire bien éloigné du vocabulaire Chrétien .
Pourtant , depuis bien longtemps , je suis profondément convaincu de la presque identité du Christianisme et du Bouddhisme au delà des apparences .